Aller au contenu

Économie circulaire : un développement trop lent, un impact limité

Economie
LinkedInTwitterEmailPrint

L’économie circulaire propose de nouveaux modèles de production et de consommation pour éviter le gaspillage des matières premières et la production de déchets. Si elle suscite de plus en plus de règles en France et dans l’Union européenne, ses résultats restent mitigés. Elle apparaît surtout insuffisante face à la surexploitation des ressources naturelles.

L’Europe doit encore accélérer ses efforts si elle veut atteindre son objectif de sortir d’une économie du tout jetable. Tel est, en substance, l’avertissement lancé en mars 2024 par l’Agence européenne pour l’environnement, un organisme de l’Union européenne (UE), à l’issue d’un rapport sur l’état d’avancement de l’économie circulaire dans l’UE.

« Une action décisive est essentielle pour réduire considérablement les déchets, donner la priorité à une utilisation réduite des ressources, améliorer les taux de recyclage et favoriser l’introduction de produits conçus dès le départ pour la circularité », explique encore l’agence, dans un communiqué.

L’économie circulaire consiste en effet à produire des biens et des services de manière durable en évitant le gaspillage des ressources et la production de déchets. Elle s’oppose à l’économie dite « linéaire » consistant à : 1/ extraire les ressources naturelles, 2/ fabriquer des produits, 3/ les consommer et 4/ les jeter. L’économie circulaire intervient à tous ces stades pour introduire de nouveaux modèles de production et de consommation.

Les modèles d’économie circulaire

L’Ademe, l’agence française de la transition écologique, distingue sept modèles d’économie circulaire, tout au long du cycle de vie des biens et des services.

Au stade de l’offre 

1/ L’approvisionnement durable : il vise à réduire l’impact environnemental en matière d’extraction et d’exploitation des ressources naturelles. Exemples : utiliser des matériaux recyclés ou des matières premières renouvelables.

2/ L’écoconception : elle consiste, dès la conception d’un produit ou d’un service, à prendre en compte l’ensemble de son cycle de vie en minimisant les impacts environnementaux.
Exemples : des appareils qui se réparent mieux ou consomment moins d’énergie.

3/ L’écologie industrielle et territoriale : elle initie des démarches collectives entre entreprises d’un même territoire qui visent à échanger ou à partager des ressources, des sous-produits de fabrication, des infrastructures ou des services… Exemples : récupération de la chaleur industrielle ou gestion commune des déchets.

4/ L’économie de la fonctionnalité : elle privilégie l’usage à la possession, la vente d’un service plutôt que celle d’un bien. Exemples : autopartage ; location de pneus sur la base du kilométrage.

Au stade de la demande 

5/ La consommation responsable : elle doit conduire l’acheteur à effectuer ses choix en prenant en compte les impacts environnementaux, et ce jusqu’à la fin de vie du produit.
Exemples : indices de réparabilité et de consommation d’énergie, consignes de tri.

6/ L’allongement de la durée d’usage : elle est rendue possible par la réparation, le réemploi (le produit est donné ou vendu directement par le propriétaire initial à un tiers) ou la réutilisation (une remise à neuf suivie par une revente).

Exemples : plateformes de revente en ligne, garages automobiles.

Au stade du déchet

7/ Le recyclage : cette opération de valorisation des déchets permet de réintroduire de nouveaux produits, substances ou matières dans le cycle de consommation, limitant ainsi l’extraction de matières premières.

Exemples : fabrication de textiles à partir de plastique recyclé, récupération de l’aluminium.

 

Quinze ans de règlementation en France et en Europe

Si le concept d’économie circulaire remonte aux années 1970, son développement a véritablement commencé il y a une quinzaine d’années dans l’UE, avec une directive déchets en 2008, qui impose aux fabricants un devoir de collecte et de recyclage des produits, et une autre en 2009 sur l’écoconception des produits liés à l’énergie.

En 2015, la Commission européenne publie son premier plan d’action global. La même année, la France s’engage dans la transition vers une économie circulaire, reconnue comme objectif national par la loi du 17 août 2015 sur la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV). S’ensuit l’adoption d’une feuille de route en 2018, puis le vote de la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (loi Agec), promulguée le 10 février 2020.

Celle-ci fixe de nouveaux objectifs pour réduire les déchets et sortir du plastique jetable (fin des emballages plastiques à usage unique en 2040), mieux informer le consommateur sur les caractéristiques environnementales des produits ou encore agir contre le gaspillage, par exemple l’interdiction de détruire les invendus non alimentaires neufs ou le renforcement des mesures de lutte contre le gaspillage alimentaire.

Dans le même temps, la Commission européenne a présenté son deuxième plan d’action pour l’économie circulaire le 11 mars 2020. Il a déjà débouché sur plusieurs mesures comme la stratégie de l’UE pour des textiles durables et circulaires, en mars 2022, le règlement pour l’écoconception des produits durables, adopté en juin 2024, ou le nouveau règlement sur les emballages et les déchets d’emballages adopté en décembre 2024.

Des indicateurs de suivi

En France, le ministère de l’Aménagement du territoire et de la Transition écologique met à jour régulièrement douze « indicateurs clés » qui permettent de suivre les avancées dans les sept modèles d’économie circulaire. Les objectifs sont encore loin d’être atteints.

La quantité de déchets mis en décharge ou incinérés sans recyclage ni valorisation énergétique, par exemple, n’avait baissé que de 7,7 % en 2020 par rapport à 2015 au lieu de la réduction de 30 % visée par la LTECV, selon le dernier bilan du ministère actualisé au 4 octobre dernier. L’objectif de réduire de moitié la mise en décharge en 2025 par rapport à 2010 apparaît déjà compromis.

Autre indicateur, le taux de recyclage des déchets non minéraux non dangereux devait atteindre 55 % en 2020 et 65 % en 2025, selon la LTECV. Il s’établissait à seulement 46 % en 2022. Les tonnages d’emballages en plastique à usage unique mis sur le marché ont augmenté de 3,3 % entre 2018 et 2021 alors qu’ils auraient dû être réduits de 20 %.

Dernier exemple de suivi, en 2022, 27 % de la consommation de biens domestiques provient de l’entretien ou de la réparation de biens existants. Malgré un bonus réparation déployé depuis, cette part reste globalement stable, excepté pour les véhicules particuliers.

 

Un bilan mitigé

Quatre ans après la promulgation de la loi Agec, un rapport de l’Assemblée nationale de mai 2024 dresse un premier bilan mitigé. Il pointe des insuffisances dans l’application des mesures prévues par la loi. Les changements de pratiques concernent surtout l’aval du cycle des produits (tri, collecte et recyclage des déchets) et très peu la prévention de la production de déchets ou l’écoconception. Selon le rapport, elle a toutefois le mérite d’avoir initié un changement de comportement des consommateurs.

Pour les cinq ans de la loi Agec, le 10 février 2025, le site du ministère de l’Aménagement du territoire et de la Transition écologique a publié une synthèse sur ce qu’elle a changé dans le quotidien des Français. Celle-ci évoque notamment l’interdiction progressive des plastiques à usage unique, les tickets de caisse imprimés uniquement à la demande, l’obligation d’utiliser de la vaisselle réutilisable dans la restauration rapide ou l’obligation d’achats de produits de seconde main par les administrations…

Des objectifs globaux hors d’atteinte

Au-delà de cette panoplie de mesures, l’objectif global énoncé par la LTECV est de découpler progressivement la croissance économique de la consommation de matières premières. Problème, celle-ci, au lieu de baisser, stagne autour de 11 tonnes par habitant (t/hab) en France depuis le milieu des années 2010, selon Eurostat, l’agence de statistiques de l’UE. C’est toutefois mieux que la moyenne de l’UE (13,9 t/hab en 2023).

Autre déconvenue, le taux de circularité de l’économie française, autrement dit la part des matières recyclées dans la consommation totale de matériaux, a été revu en baisse par Eurostat, à 17,6 % en 2023, contre 19,5 % en 2018. Le taux moyen de l’UE part de plus bas et progresse très peu. Il ne s’élève qu’à 11,8 % en 2023 alors qu’il est censé atteindre 22,4 % en 2030, pour respecter l’objectif de doublement par rapport à 2020 fixé par le second plan d’action de l’UE.

La situation est encore plus inquiétante au niveau mondial puisque le taux de circularité de l’économie planétaire est tombé à 7,2 % en 2023 contre 9,1 % en 2018, selon le « Circularity Gap Report 2024 », le bilan annuel du cercle de réflexion néerlandais Circle Economy. Autrement dit, le recyclage perd du terrain face à la surexploitation des matières premières. Au cours des six dernières années, le monde a consommé presque autant de matières vierges qu’au cours de la totalité du 20e siècle, souligne Circle Economy.

François Grosse, auteur de Croissance soutenable ? La société au défi de l’économie circulaire, montre dans une interview vidéo accordée en mai 2023 au journal Futuribles que la consommation de matières premières connaît une croissance exponentielle depuis 1900 et qu’elle a continué de progresser ces dernières années au même rythme que le PIB.

S’appuyant sur les réserves connues des différentes matières premières, il démontre par ailleurs qu’au rythme actuel de la consommation, le recyclage ne permettrait de gagner qu’une vingtaine d’années d’exploitation supplémentaires. D’où l’urgence de ralentir fortement cette consommation. Sans une forte sobriété, la montée en puissance de l’économie circulaire ne pourra pas répondre au défi de la raréfaction des ressources.

Partager cette page

LinkedInTwitterEmailPrint